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Graphosph�re :
: DOULEUR ET METAMEDECINE,
Pour une nouvelle philosophie de la douleur


Dr Fabrice LORIN
Praticien Hospitalier
Centre d�Evaluation et de Traitement de la Douleur

CHU de Montpellier

f-lorin@chu-montpellier.fr



Divinus est opus cedare dolorum, divine est l'oeuvre de soulager les douleurs

Etudiez la philosophie! Car la pens�e va toujours plus vite que la r�alit� (Cornelius Castoriadis)



R�fl�chir aux liens entre notre soci�t� et la douleur, oblige � ouvrir des perspectives au-del� de la m�decine classique. Le rapport � la douleur est une expression particuli�re du rapport � la souffrance, � la mort, � la jouissance. Jeter de la philosophie dans le brasier de la m�decine, voil� le projet.

D'aucun pourrait penser inutile cette r�flexion. La douleur est un sympt�me archa�que, un th�me en survie, une probl�matique philosophique sous assistance respiratoire. La science va prochainement la faire dispara�tre. Elle va �radiquer la douleur comme elle a �radiqu� la variole, la l�pre et les �pid�mies de peste. N'avons-nous pas d�couvert r�cemment le g�ne de la douleur chez une tribu du Pakistan, les Qureshi, dont quelques membres sont insensibles � la douleur? (1) Une mutation commune apparait sur le g�ne SCN9A, qui contr�le la quantit� d'influx nerveux transitant par les canaux � sodium. Les chercheurs esp�rent bien sur mettre au point un nouvel analg�sique, un painkiller (tueur de douleur) avec le secret espoir d'exploser le march� mondial des antalgiques avec un blockbuster: � qui fait exploser le quartier � d�signe un m�dicament phare, du point de vue commercial, dont le chiffre d�affaires atteint le milliard de dollars.

Relisons aussi la d�claration transhumaniste: � l�avenir de l�humanit� va �tre radicalement transform� par la technologie. Nous envisageons la possibilit� que l��tre humain puisse subir des modifications, tel que son rajeunissement, l�accroissement de son intelligence par des moyens biologiques ou artificiels, la capacit� de moduler son propre �tat psychologique, l�abolition de la souffrance et l�exploration de l�univers �.

Il convient de rappeler aux honorables chercheurs et transhumanistes que la douleur est essentielle pour nous pr�venir des dangers de notre corps (infections, fractures, plaies, br�lures..) et de notre environnement. La douleur est un lin�ament pour la survie de l'individu et la perp�tuation de l'esp�ce. L'esp�rance de vie des individus sans douleur, analgique, est consid�rablement racourcie.

Que la douleur disparaisse un jour ou jamais, il y a n�anmoins une r�flexion � poursuivre sur notre culture de l'antalgie, le pourquoi, le comment et les cons�quences pour l'individu, la soci�t�, l'esp�ce. Sapere aude, Ose penser, Aie le courage de te servir de ta propre intelligence! Voil� la devise kantienne des Lumi�res, qui peut inspirer toute r�flexion.

Cependant la priorit� reste le traitement de la douleur. En France, 70% d'une classe d'�ge meurent � l'h�pital ou en institution, soit 350 000 personnes chaque ann�e sur 500 000 personnes. Seulement 30% en Su�de et 20% aux Pays-Bas d�c�dent en h�pital/Institutions. Sur ces 350 000 personnes, 80% d�c�dent sans soulagement de leurs sympt�mes. Dont 30% sans soulagement de la douleur. Plus de 100 000 fran�aises et fran�ais d�c�dent chaque ann�e sans traitement de leur douleur de fin de vie. Ces chiffres sont terribles. Ils montrent la priorit� du chemin bien avant les d�veloppements intellectuels qui suivent.


Epist�mologie

Chaque �poque de l'histoire de la pens�e, Antiquit� gr�co-romaine, Moyen-�ge, Renaissance, Age classique, Lumi�res, modernit�, g�n�re sa vision du monde (die Weltanschauung des romantiques allemands), son �pist�m�. La douleur est un symptome et derri�re sa th�orisation, se dessine justement la vision du monde dans une �poque donn�e. L'�pist�mologie (histoire des concepts scientifiques) de la douleur est d�j� abord�e dans deux autres articles: La Douleur dans la Gr�ce antique, et Histoire de la douleur : de l�Antiquit� � nos jours.
Dans l'Antiquit�, la douleur est un signe clinique � respecter pour Hippocrate (La vie est courte, la m�decine est vaste, l'exp�rience trompeuse, et l'occasion fugitive) , une exp�rience subie et non d�sir�e mais � d�passer pour le Sage.
Le christianisme inverse toutes les valeurs. Douleur et souffrance sont un moyen d'honorer Dieu, de lui rendre gr�ce. La souffrance est une offrande � une transcendance, � Dieu. Elle est comme une justification de notre existence, presqu' une exaltation: on ne souffrait jamais assez!
Le dolorisme est �galement li� au pessimisme profond qui traverse le juda�sme et le christianisme. La finalit� des projets, c'est avant tout l'Apocalypse! Alors souffrir n'est qu'une mise en jambe de l'av�nement de la fin des temps.
Le si�cle des Lumi�res et le d�veloppement des sciences marquent une rupture avec l'Eglise. La souffrance va �tre �crite et publi�e. La litt�rature se f�minise, la souffrance sort de l'intime. Mme De Stael, Julie Lespinasse. La souffrance conduit � la cr�ation, aux 18�me et 19�me si�cles dans la tradition romantique.
Au XX�me si�cle, le religieux s'effondre, pour l'�criture, c'est d�j� fait, et surtout on tait sa souffrance. Il ne faut plus la montrer car elle risque de faire contagion et d�ranger l'autre. Il faut garder les apparences car autrui craint notre souffrance, dans un monde priv� de transcendance. Alors la m�decine prend le relai; elle prend en charge l'homme globalement, corps et esprit, dans les Centres Anti-Douleur pluridisciplinaires.
Maintenant quelle est l'�pist�m� au d�but du XXI�me si�cle? Hypermodernit�? Globosph�re? La question am�ne une tentative de r�ponse. Le projet est ambitieux, n'est-il pas?


La m�tam�decine

La r�flexion doit aller au-del� de la m�decine, vers la m�tam�decine. Mais qu'est-ce donc la m�tam�decine? D'abord ce que ce n'est pas: le mot m�tam�decine est parfois employ� par les hobereaux d'une harmonie mystique �videmment universelle ou d'une culture new-age. Ce que c'est: un n�ologisme, constitu� du pr�fixe meta en grec qui signifie au-del�. La m�taphysique tente une r�flexion au-del� de la physique, une r�flexion vers le virtuel au del� de la mati�re.

La m�taphysique est la partie de la philosophie qui recherche les fondements premiers, comprenant en particulier l'ontologie. En philosophie, l'ontologie est l'�tude de l'�tre en tant qu'�tre, c'est-�-dire l'�tude des propri�t�s g�n�rales de ce qui existe. La scolastique m�di�vale a forg� le terme m�taphysique par l'usage, donnant le sens de � au del� de l'observation scientifique � sous lequel on reconna�t d�sormais la m�taphysique. C'est l'�tude des questions fondamentales telle la question concernant l'immortalit� de l'�me, l'existence de Dieu, les raisons de l'existence du Mal ou le sens de la vie (le t�los), les relations entre l'�me et le corps.

La m�tapsychologie freudienne s'emparait du m�me projet sur les sciences humaines. La m�tapsychologie, c'est l'ensemble des concepts th�oriques formul�s par la psychanalyse. Faute de moyens scientifiques, encore tr�s insuffisants � son �poque, Freud d�cida de laisser de c�t� l'approche neurobiologique de son temps. Le cr�atif visionnaire n'a pas toujours les instruments et v�rifications de son temps. Il doit improviser et parier sur les proc�dures du futur. Pour exemple, la th�orie de la relativit� d'Einstein, n'a �t� v�rifi�e scientifiquement que tr�s r�cemment. Mais on peut avancer une intuitive certitude: les avanc�es des neurosciences au XXI�me si�cle auraient probablement passionn� Freud! Sans la moindre incompatibilit� �pist�mique: la coexistence contradictoire et h�t�rog�ne des deux conceptions de l��me peut se r�aliser sans la dissolution de l�une dans l�autre, sans la disqualification de l�une par l�autre.

Comprendre la place de la m�decine dans les enjeux humains du futur rel�ve de la m�tam�decine. Quels seront le sens et la fonction de la m�decine du futur? La m�tam�decine est un sous-ensemble de ce qui s'appelle les m�tasciences. D'un naturel gourmand, la r�flexion emprunte largement � la philosophie, la sociologie, l'�conomie, le marketing, la biologie, les neurosciences, la psychologie, la psychanalyse, l'anthropologie, l'�thologie, la cuisine, le footing et surtout le bricolage etc. L'�clectisme offre l'image d'un puzzle qu'il reste � rassembler, pi�ces par pi�ces, dans l'espoir d'apercevoir quelques lignes de force sous-jacentes. Ce travail est en cours et son aspect inachev� donne l'impression d'un catalogue; un catalogue de logiciels pour une anthropologie de la douleur au 21�me si�cle.

Nous avons recours aux fragments, fragments de pens�es, d'id�es, d'intuitions, par opposition � la � grande synth�se germanique � (Kant, Hegel, Marx). Le fragment est un d�fi � l'ennui, � l'esprit de syst�me, il est un hommage au d�sordre, une protestation contre le pouvoir. Le fragment refuse de se soumettre � la n�cessit� d'un ordre du monde. Il est lib�ral et libertaire. Mais il t�moigne de la surinformation, la surcommunication des �v�nements comme des id�es, o� il devient difficile de se faire UNE id�e. Le fragment est le fruit de la profusion, de la curiosit� et de la gourmandise. Vive le fragment!

L'�poque est formidable pour r�fl�chir, il n'y a jamais eu autant de chercheurs sur la plan�te, de points de vue vari�s et inventifs, le monde court alors essayons de l'accompagner.

Enfin il y a la langue fran�aise avec ses mots �tonnants, parfois miraculeux. Comment distinguer souffrance et douleur quand on tombe sur un souffre-douleur. Probablement un homme de peine qui ira un jour chez une fille de joie, rechercher un doux leurre...Recevoir une lettre adress�e au � 130 douleurs � pour le Centre Anti-douleur, est touchant et annonciateur d'une consultation dense.


Le droit � la jouissance: jouer la partition ad lib...

Les faillites de l�esp�rance politique (religions civiles ou s�culi�res, communisme, nazisme) et de l�id�al religieux (religions r�v�l�es, monoth�ismes), la pr��minence de l�individualisme et du narcissisme, la revendication h�doniste et l�exigence de bien-�tre, ouvrent le droit au plaisir et � la bonne sant�, le droit � la jouissance. La locution latine ad libitum, selon son bon plaisir -remarquons l'�thymologie commune du ad libitum des musiciens et de libido- devient le slogan du consum�risme. Ainsi le Club Med organise des repas ad libitum, dans lesquels la goinfrerie tient lieu de nouvelle norme.

En 2006, les deux premiers secteurs �conomiques dans le monde sont l�assurance et le loisir (2): l�Homme veut  jouir en s�curit�. La m�decine participe � la jouissance demand�e, avec le traitement des dysfonctions �rectiles chez l'homme, les psychotropes, les antalgiques, les THS (Traitement Hormonal de Substitution pour la m�nopause) etc. La m�decine �tait un Art. Elle devient un simple service � la personne, parmi d'autres. Elle doit dor�navant optimiser m�me la bonne sant�.


La tribalisation des �mes et la marchandisation des corps

A la mondialisation des objets, r�pond la tribalisation des sujets (3) (communautarisme); les isolats humains politiques, religieux, ethniques se constituent et s'entred�truisent... Les nouvelles tribus ont des nouveaux totems: les sites Internet sont ces nouveaux Totems autour desquels les groupes humains se rassemblent, fibromyalgiques ou bipolaires par exemple dans le champ m�dical. La mondialisation g�n�re la marchandisation du corps: trafic d�organes, sexe sur Internet, chirurgie esth�tique, d�localisations des soins m�dico-chirurgicaux.

Nouvelle promesse de r�enchantement du monde, la m�decine doit supprimer la douleur et ouvrir � la vie �ternelle. Au PNB devrait succ�der le BNB: Bonheur National Brut. La m�decine doit r�pondre � cette demande que nous pouvons scinder en deux groupes: la marchandisation des corps avec le somaticien, la tribalisation des �mes avec le psychiatre. Marchandisation et tribalisation. Depuis longtemps le marketing a compris cette repr�sentation bic�phale. A titre d'exemple, Mc Donald's fabrique une nourriture industrielle (junk food) qui est une marchandise uniforme et universelle; mais les penseurs du marketing ont compris l'importance de la diversit� des cultures. Ils ont saisi la tribalisation des �mes. Mc Donad's nous propose en Inde des � Mc Maharadja  �,en France le � Mc Raclette � ou le � Mc Tartiflette �. Mc Do a th�oris� cette nouvelle forme de marketing : la � glocalisation � (globalisation locale, un bel oxymore), autrement dit la mondialisation adapt�e aux march�s locaux. De ce principe sont n�es des recettes que l�on ne trouve que dans un seul pays.


Dualisme ou monisme? Suis-je 2 ou 1? That is the question

Marchandisation des corps et tribalisation des �mes: corps et �me. La conception philosophique dualiste est une constante de PLATON � DESCARTES.

Les penseurs grecs -le dualisme platonicien- ont s�par� au V�me si�cle avant JC, la m�decine de la philosophie. Terrible hiatus entre philosophie et m�decine, dont je pense, nous restons les h�ritiers appauvris. Certe pour les Anciens, la philosophie �tait la m�decine de l'�me, mais ce n'est plus vrai depuis longtemps. Ne confondons pas la sagesse des philosophes, qui est l'art de vivre dans la v�rit�, avec la sant� mentale des m�decins, qui permet d'agir efficacement dans le R�el. Les philosophes ont des difficult�s � comprendre la m�decine et ses nouvelles avanc�es scientifiques. Les m�decins ignorent souvent la philosophie. Revenons au Yalta entre philosophie et m�decine: � HIPPOCRATE, l��tude du corps et des maladies, � ARISTOTE, l��tude du � G�nie et de la m�lancolie �.

Application pratique: si nous regardons vue du ciel les h�pitaux de Montpellier, nous voyons un corps humain. Discr�tement morcel� mais coh�rent et assembl�. Membres �pars. Oeuvre d'un serial-killer sorti du Silence des agneaux? Non. Rationalisme d'architecture urbaine. Ainsi l'h�pital Gui-de-Chauliac est le p�le � T�te et cou/neurosciences �, l'h�pital Saint-Eloi est le lieu de soins du ventre (gastroent�rologie, chirurgie digestive), l'h�pital Lapeyronie est affect� � la carcasse (orthop�die, rhumatologie), l'h�pital Arnaud-De-Villeneuve soigne la dyade c�ur/poumon� Et, bien � l��cart, sise l�h�pital psychiatrique La Colombi�re pour les malades mentaux. D�cid�ment les maladies de l��me sont �loign�es des maux du corps. La topographie des h�pitaux de Montpellier est superposable aux lieux de soins de nombreuse villes occidentales.

Derri�re ces g�o-localisations hospitali�res observables par www.mappy.com, nous lisons une application stricto-sensu du dualisme de PLATON � DESCARTES: corps et �me sont s�par�s! Depuis longtemps. Si SPINOZA �tait n� 2000 ans avant, la sant� serait de nos jours organis�e diff�remment.

Chez les Grecs, l�Homme est constitu� du No�s, du Thumos et de l�Epithumia. Le No�s : c�est l�esprit, la partie la plus haute et la plus divine de l��me, l�intelligence pour Platon, la t�te. Le thumos, c�est le thorax, le c�ur, la volont� le sens de l�honneur, le soldat, le courage, le si�ge des passions. De l� vient la thymie ! L�humeur. L�Epithumia, le ventre, le lieu des d�sirs, des pulsions. Nous voyons que Freud a bien emprunt� pour b�tir sa deuxi�me topique constitu�e du surmoi, du moi et du �a.

L'apotre PAUL, inventeur du christianisme, pr�cise le lien entre la chair et la vie spirituelle. Il n'est pas comme PLATON, un adepte du pur Esprit. La chair, la sarks en grec (�tre de chair et de sang), c'est l'humanit� toute enti�re et toute chair verra le salut de Dieu. PAUL est moniste. Il voit une continuit� entre esprit et chair, entre vie et r�surrection. Il compare l'incroyable de la r�surection � la graine en terre qui ne peut imaginer la plante au-dessus du sol qu'elle deviendra et le monde autour. L'homme est comme la graine. Plus r�cement le th�ologien Joseph RATZINGER en 1985 confirme le monisme de l'�glise catholique:� La red�couverte de la liturgie rime avec la red�couverte de l'unit� de l'esprit et du corps � (Joseph ratzinger, Discours Fondateurs, Fayard). Pr�fet de la congr�gation pour la doctrine de la foi, il est devenu plus connu sous le nom de BENOIT XVI, pape �lu en 2005.

Le dualisme fait un �tonnant retour, alors que les neurobiologistes le jetaient aux oubliettes de l'Histoire, avec � L�erreur de Descartes  � et l'unicit� de l'Homme (le monisme) enfin confirm� par les neurosciences (4), et d�j� annonc�e par le moniste FREUD. Je d�prime parce que mes transporteurs c�r�braux de s�rotonine sont insuffisants, une gr�ve des camionneurs de la s�rotonine. La s�rotonine est le neurom�diateur du bien-�tre, c'est elle qui procure � que du bonheur � comme dans l'�tat amoureux. L'IRM c�r�brale fonctionnelle montre que nos �motions positives, comme le bonheur, si�gent dans le lobe pr�frontal gauche, aussi lieu de l'anticipation et de l'imagination. Quand je d�lire, mon syst�me dopaminergique s'embrase et s'active � l'exc�s dans les r�gions frontales. Mais la m�me dopamine est le principal agent de mon insatiable curiosit� pour le monde, mon �nergie hyperactive, mon go�t pour les voyages ou les id�es nouvelles, ou enfin mes addictions: j'ai une satisfaction dopaminergique quand mon circuit du plaisir et de la r�compense est bien fonctionnel, mon Nucleus Accumbens Septi est au top. Les toxicomanes et malades alcooliques surutilisent ce syst�me dopaminergique de la r�compense. Ah cette peinture est si belle avec de bonnes d�charges d'opio�des endorphiniques rapides. Nous retrouvons la Nature qui constitue l'Homme et ses liens avec la culture. Il existe un continuum et non plus une c�sure entre l'�me et le corps. Les interactions sont incessantes. FREUD situait d'ailleurs l'inconscient en place d'interm�diaire entre �me et corps.

Baruch SPINOZA, d'abord h�ritier de DESCARTES et du rationalisme continental, a con�u un monisme original et op�rant; le probl�me corps-esprit est � consid�rer comme � une seule et m�me chose, mais exprim�e de deux mani�res �. SPINOZA �limine toute finalit� de la Nature, toute planification intentionnelle. Son monisme int�gral fournit un cadre de pens�e satisfaisant pour les neurosciences et les avanc�es en biologie, sciences cognitives, sciences physiques et chimiques. M�me son d�terminisme absolu rend possible une libert� par la connaissance et laisse de c�t� le fumeux libre arbitre � ses illusions. Pour SPINOZA, savoir qu'une douleur est due � telle cause, ce n'est pas du tout la m�me chose que de me croire malade parce que je suis maudit, puni pour mes fautes, mis � l'�preuve par la volont� de Dieu � ce refuge de l'ignorance �. Si je comprend le processus par la connaissance et le savoir, je cesse de le subir en aveugle. Je deviens pleinement vivant et je participe � l'activit� de Dieu Nature, Deus sive natura. Il avance dans l'Ethique que �la douleur est le passage � un �tat de moindre perfection�. La douleur, la souffrance ne sont jamais bonnes par elles-m�mes : le spinozisme s�oppose et � l�asc�tisme et au dolorisme. Pour SPINOZA, l'homme est anim� du conatus, cet effort de pers�v�rer dans notre �tre, l'augmentation de notre puissance d'agir ou de penser. Le corps cherche l'utile et l'agr�able, l'�me recherche la connaissance pour elle-m�me. Le conatus rejoint le concept d'�lan vital des psychiatres, ou de d�sir des psychanalystes. La d�pression est la faillite du conatus. Le philosophe d'Amsterdam �tait un intellectuel solitaire, exclu de la communaut� juive, polisseur de lentilles pour t�l�scopes afin de gagner sa vie; il a boulevers� la pens�e et invent� la modernit�.

Mais les dualistes posent la question de la libert� de l'homme. Si l'homme est li� et ali�n� � son corps, il n'est plus libre, il perd la libert� de sa conscience. Pourtant chaque jour, nous faisons -ou nous croyons faire- l'exp�rience de la libert�. Les dualistes accusent les monistes d'�tre liberticides. Pas moins.
Mais pas si simple, car la seconde cons�quence de ce d�bat tourne autour de la question de l'inn� et l'acquis. Dans un superbe paradoxe, les dualistes apparement � libertophiles � �pris de libert�, de PLATON � DESCARTES, ils sont pour la pr��minence de .....l'inn�! Le m�t�que stagirite ARISTOTE, fils de son p�re le m�decin NICOMAQUE, est le premier � insister sur la notion d'exp�rience de l'Etre humain et l'importance de l'acquis.

Le d�bat entre les inn�istes et les empiristes est lan�� depuis l'Antiquit� grecque. Actuellement ce d�bat inn�/acquis se d�place sur les proportions entre la fixit� g�n�tique et la variabilit� �pig�n�tique. A suivre.

La culture occidentale est au fond dualiste, entre sant� (du corps) et spiritualit� (de l��me si elle existe�). En Chine, le dualisme n�existe philosophiquement pas, la pens�e chinoise, essentiellement d�inspiration tao�ste dans ce domaine, se conceptualise dans � l�entre deux �. En m�decine chinoise, si la question est comment �nerg�tiser sa vie, la r�ponse sera de permettre le changement. Comment augmenter son potentiel vital, se d�faire de toutes les fixations, pour remettre en mouvement sa vie, car le mal (en Chine) c�est l�obstruction; vivre c�est faire circuler.


La douleur et les rituels initiatiques

Apr�s les deux guerres mondiales, l�ombilic des valeurs occidentales devient la peur de la mort et de son paradigme: la souffrance. Notre soci�t� est algophobe (peur de la douleur), pacifiste et maternelle.

Dans les soci�t�s traditionnelles, l'�ducation de la douleur constitue un passage oblig� de l'�ducation des jeunes gens. Et sp�cifiquement de l'�ducation des gar�ons. Les rituels d'initiation insistent sur le courage et la bravoure, identifi�s � la r�sistance � la douleur. Supporter la douleur, c'est appartenir � la classe des hommes, affirmer la diff�renciation sexuelle. L'�ducation de l'insensibilit� des gar�ons, pouvait aussi prendre sens dans la d�fense du territoire. Que sont les territoires ancestraux devenus?

Si l'�ducation par la douleur nous appara�t comme une conception d�pass�e, une vision archa�que machiste et barbare, faut-il voir une relation entre la culture de l'�galit� des sexes, caract�ristique de la soci�t� lib�rale, et la culture de l'antalgie et de l'anesth�sie? Dans les soci�t�s traditionnelles, la diff�rence des sexes est le r�sultat d'un processus ritualis�, permettant � l'homme de faire face � la sexualit� f�minine et jouer son r�le dans la reproduction. Mais cette sexualit� naturelle devient surann�e puisque m�me la procr�ation in vivo �volue vers le in vitro.

L'abolition du mal, l'anesth�sie de la douleur, ouvrent sur une fiction d'une terre sans mal et d'un corps sans affliction. Maintenant nous �levons nos enfants dans du coton et nous cherchons � leur �pargner toute douleur physique, toute souffrance morale.


L'automutilation, un paradoxe?

Mais le paradoxe resurgit: les scarifications, tatouages, piercing, happy slapping, automutilations et suicides sont en recrudescence chez les adolescents. Pourquoi ? Nouveau rituel initiatique ? Algolagnie (plaisir de la douleur) ? Interpellation brutale de nos Valeurs ? Impasse de la Transmission ?...

Paul VALERY disait que � Le paradoxe, c'est le nom que les imb�ciles donnent � la v�rit� �. L'automutilation est une r�alit� et une v�rit�.

Le p�dopsychiatre Maurice CORCOS rappelle qu'aux Etats-Unis, l'incidence des automutilations a presque doubl� en 20 ans. En France, aucune �tude �pid�miologique n'est capable de chiffrer pr�cis�ment cette pratique pathologique, mais les automutilations seraient de plus en plus nombreuses, de l'ordre de quelques dizaines de milliers par an. Ces pratiques s'exerceraient principalement chez les filles, et de fa�on de plus en plus pr�coce. Les automutilations sont les �corchures, les coups, les morsures, les br�lures, l'arrachage des ongles ou des cheveux (trichotillomanie), mais aussi l'anorexie ou la boulimie, et les conduites toxicomaniaques.

La jeune g�n�ration n'arrive pas � contenir la souffrance dans la t�te. Au lieu d'exprimer par la parole une anxi�t� ou un d�sarroi, les adolescents utilisent maintenant leur corps. Paradoxe total dans une �poque de verbalisation instantan�e, permanente (t�l�phone portable, texto, MSN...) et ubiquitaire. On se parle sans arr�t. Depuis DOLTO, jamais les enfants et adolescents n'ont autant eu le droit � la parole, dans les familles comme dans les structures scolaires. Alors, parler sa souffrance est-ce suffisant? Les parents ont du mal � voir la souffrance de leur enfant, parce qu'elle les fait eux-m�mes souffrir, mais aussi parce qu'elle les renvoie � leur propre souffrance.

A l'inverse Philippe JEAMMET pense que l'automutilation repr�sente une tentative de reprise de la ma�trise de sa vie par l'adolescent, tenter de s'appartenir face � une situation d'ouverture sur tout, de possibles sans fins et sans limites pr�alablement donn�es par des parents g�n�reux et croyant bien faire.


Modernit� et exigence d'autonomie

Par un tout autre chemin, le math�maticien Olivier REY le rejoint lorsqu'il avance que la modernit� introduit l'exigence d'autonomie. La modernit� serait un passage de l'h�t�ronomie (la loi re�ue du dehors) � l'autonomie (l'homme est cr�ateur de la structure dans laquelle il s'ins�re). Ce passage a deux �tapes: remplacement des autorit�s traditionnelles impos�es par des autorit�s librement choisies, puis se d�faire de toute Autorit� pour �tre soi (5).

En m�decine, la question se pose pour les pathologies mentales dites modernes comme les automutilations, ou l'hyperactivit� de l'enfant TDAH, d'un inach�vement de ces 2 �tapes, ou d'une impossibilit� � les franchir. L'un s'autod�truit et l'autre est inattentif car il bouge en tout sens.


Les Lumi�res, obscure clart�

Les Lumi�res sont un mouvement d'id�es, n� au XVII�me si�cle avec HOBBES et LOCKE, et qui s'est �panoui au XVIII�me. L�id�al de progr�s des Lumi�res se r�v�le d�un optimisme na�f. Ou plut�t Les Lumi�res ont oubli� l'ombre. La part d'ombre des Lumi�res, c'est l'homme. Il y a trois oublis: l'animalit�/violence, la sacralit�/croyance, l'appartenance/tribalisation (3). L'homme est un animal, l'homme a besoin de sacr�, l'homme veut appartenir � un groupe, un clan, une tribu, un pays, une religion, une famille... Au XVIII�me si�cle, les philosophes des Lumi�res pensaient l'Universel. Le progr�s social, �ducatif et scientifique r�soudra tous les probl�mes, les difficult�s physiques et psychologiques, mat�rielles et morales.

Les Lumi�res annoncent l'affranchissement de l'Homme et l'av�nement de sa libert� par la culture. La culture est le moyen d'extraire l'Homme de son animalit�, l'extraire de la Nature. Par cons�quent la g�n�tique moderne mine le terrain des Lumi�res, par son d�terminisme sous-jacent.

Dans l'esprit des Lumi�res, les hommes cherchent -par la raison, la culture et la discussion- la v�rit� de la r�alit�. La politique est � l'envers des Lumi�res: elle manipule la r�alit�, dans les d�mocraties comme surtout dans les dictatures.

Les philosophes des Lumi�res �taient les h�ritiers d'un pros�lytisme chr�tien, plus exactement paulinien (L'ap�tre Paul).

On consid�re classiquement qu'il y a eu quatre humanismes dans l'histoire: humanisme grec sto�cien, humanisme chr�tien, humanisme de la Renaissance (MONTAIGNE), et humanisme des Lumi�res.

L'humanisme juif:
Pour certains, l'humanisme n'est pas un h�ritage juif, car le souci de puret� a toujours pour cons�quence l'absence de pros�lytisme de la tradition juive. S'il y a absence de pros�lytisme, il y a communautarisme, donc distinction et rejet, et refus de l'universalisme humaniste. Pour d'autres dont nous sommes, l'humanisme est l'h�ritage du juda�sme. Le souci de puret� n'a pas emp�ch� les juifs d'�tre dans le pass� une religion pros�lyte; jusqu'� atteindre les 10% de la population de l'empire romain (5 millions sur 50 millions d'habitants).
Mais revenons sur le fond: l'humanisme juif nait tr�s t�t, d�s la g�n�se, dans la paracha de B�rechit. La Torah nous dit que tous les hommes descendent d'un couple fondateur, Adam et Eve. Il n'y a donc pas de races sup�rieures, pas d'ethnies d'origine sup�rieure, pas de peuples sup�rieurs � d'autres. Ils �volueront par la suite de mani�re diff�rente, mais le creuset primordial est le m�me pour tout �tre humain.
Puis dans la paracha de Noa'h, No�, 7 commandements sont d�finis. Ils sont appell�es les Lois noahides: interdiction de blasph�mer, de tuer, de voler, d'union sexuelle illicite, d'idolatrer, de manger un animal encore vivant et le devoir d'�tablir un syst�me de justice avec des tribunaux. C'est la base d'un syst�me politique humaniste.
Puis le peuple h�breux nait avec Abraham et l'alliance. Derri�re la repr�sentation l�gendaire d'Abraham pr�t � sacrifier son fils Isaac sur le Mont Moriah � J�rusalem, se joue l'interdiction des sacrifices humains il y a 4000 ans. Dieu arr�te le geste d'Abraham, Dieu demande l'interdiction des sacrifices humains. Nous savons qu'ils perdureront encore plusieurs milliers d'ann�es dans d'autres cultures... Une question se pose d'ailleurs sur Abraham: a t'il bien compris l'ordre de Dieu de sacrifier Isaac? Ou l'a t'il r�v� ou a t'il d�lir�? Dieu aurait-il pu demander un sacrifice humain offre-le en holocauste sur l�une des montagnes que je te dirai?
Enfin le d�calogue, transmis par Mo�se aux h�breux, est un des plus anciens r�glements de la vie humaine. Plus de 700 ans avant la premi�re d�claration des droits de l'homme, le fameux cylindre du roi perse ach�m�nide Cyrus-le-grand, �crit en 539 avant JC.
Nous devons nuancer la pens�e juive vis-�-vis de la Loi en g�n�ral. Il y a des lois naturelles qui r�glent la vie humaine, norm�es par les commandements, et qui introduisent le droit � la suret� (tu ne tueras point), le droit � la propri�t� (tu ne voleras point), l'exigence de fraternit� (aime ton prochain comme toi-m�me) et la n�c�ssit� d'�galit� des humains et de l'inscrire dans le droit. Et il y a la vie des hommes: elle est caract�ris�e par la transgression! Puisque les hommes sont libres de choisir entre le bien ou le mal, ils peuvent transgresser � tout instant. Le juda�sme montre en son coeur la dualit� transgression/repentir (T�chouva). Vie humaine et vies des hommes sont donc deux chapitres bien diff�rents, mais compl�mentaires.

Les Lumi�res se pensent universelles et dans un mouvement d'utopie politique, elles proposent la g�n�ralisation de la d�mocratie sur la Terre, quelques soient les cultures indig�nes parfois plurimill�naires. Dans un mouvement totalement contradictoire, la pens�e moderne fran�aise s'affiche aussi en parangon du respect profond de la diversit� culturelle. Ainsi nos philosophes politiques invoquent sans sourciller les Lumi�res universalistes et le respect du singularisme des peuples et cultures au nom de... Toujours le d�bat entre singulier et pluriel, collectif et individualiste, socialisme et anarchisme.

Apr�s le pros�lytisme purement chr�tien, il y a le progr�s qui lui est jud�o-chr�tien. L'id�al de progr�s des Lumi�res s'inscrit aussi dans le prolongement du jud�o-christianisme. Prolongement critique certes, mais prolongement dans la d�marche. L'id�e de l'espoir sous-tend le messianisme juif, l'esp�rance est un pilier du christianisme. Avec le messianisme et l'esp�rance, le monde peut changer, l'Homme peut agir dans le sens du progr�s, � l'inverse de la pens�e grecque marqu�e par le fixisme, le d�terminisme, la trag�die. Curieusement d'ailleurs, la r�volution philosophique grecque, qui fut LE progr�s majeur de l'humanit�, ne pense pas le progr�s. Les astres et le ciel ont d�j� tout �crit.

Avec les Lumi�res, l'homme pense par lui-m�me, et le progr�s de la civilisation conduira au progr�s de l'Homme. La qu�te du bonheur �vince celle du salut de l'�me. Plus question de subir une vie de mortification pour rejoindre un hypoth�tique paradis post mortem. Les philosophes d�noncent le mythe catholique du p�ch� originel, cens� justifier la raret� du plaisir sur terre, et ils revendiquent un droit au bonheur pour l'individu. La grande vaincue des Lumi�res, avant la monarchie, c'est l'Eglise catholique. Le droit divin c�de le pas au droit naturel. Mais nous constatons a posteriori que ce raisonnement lib�rateur d�bouche sur d'autres complexit�s. Bonheur individuel contre malheur du p�ch� originel, libert� contre ali�nation, raison contre obscurantisme, progr�s contre immobilisme, c'est plus compliqu� que �a.

Avec sa deuxi�me topique, FREUD, �clair� par les le�ons de la premi�re guerre mondiale, a mis fin au fantasme des Lumi�res. Nous ne cherchons pas toujours notre bonheur et notre masochisme peut nous porter vers la recherche de la souffrance, de la douleur ou de la mort.


L'avenir d'une pulsion, au 21�me si�cle

Un si�cle apr�s FREUD, les pulsions ont bien �volu� ou plus exactement leurs expressions se sont radicalement transform�es. C'est une premi�re piste, articul�e autour du bouleversement actuel de la pulsion.

Depuis toujours, la soci�t� a eu pour raison d'exister et de cro�tre, la domestication des pulsions humaines. A l'heure actuelle, l'homo pulsionnel advient au nom de la libert� individuelle (4). On peut et on doit jouir de presque tout. Les perversions n'ont jamais �t� autant promues. Exhibitionnisme, voyeurisme, �changisme, f�tichisme, multisexualit� etc. Les sites consacr�s � la zoophilie explose sur le Net. En dehors de la p�dophilie et du cannibalisme, un boulevard pervers s'ouvre au nom de l'�panouissement de l'individu, de la Libert�, du Droit et de la d�mocratie.

La soci�t� doit se sentir suffisamment solide pour s'ouvrir ainsi aux pulsions. Certains pr�disent la disparition de la culpabilit� dans le futur, point final � la p�riode jud�o-chr�tienne (2).

En m�me temps, le � surf � prosp�re, surf sur Internet, surf sur la mer, sur le goudron, sur la neige ou dans les airs, toute une culture de la souplesse et de la glisse fait flores. Mais n'est-ce pas plut�t une mani�re de ne pas se colleter avec la r�alit�? Le surf devient une strat�gie et une pratique de l'�vitement. S'ouvrir � la pulsion, c'est risquer la sauvagerie, la barbarie, la guerre ou l'autodestruction. FREUD parlait de pulsions de mort d�s 1917. Ne sont-elles pas � l'oeuvre dans les automutilations?


Techno-sciences et toute-puissance

D'un cot� nous �voluons vers une domination de la techno-science, les outils techniques mis � disposition n'ont jamais �t� si nombreux, si faciles. Grace � eux l'homme devient nomade ubiquitaire, un portable � la main, en d�placement incessant, atteint de bougisme aigu, connect� au monde 24h/24. De l'autre, ce retour aux pulsions nous r�inscrit dans la Nature, notre nature animale et profonde. L�o STRAUSS disait que � la science est la colonne vert�brale de l'Occident �. La science se sent-elle si solide qu'elle puisse dor�navant autoriser l'homo pulsionnel?

En fait la science a chang�. Elle avait autrefois un r�le de contenant social, de progr�s raisonnable. Maintenant la science est une machine � r�ver. Elle propose le r�ve. Elle fournira le r�ve. Elle apportera l'�nergie propre en quantit� infinie (fusion nucl�aire), elle pourvoira � nourrir l'humanit�, elle gu�rira les maladies, elle modifiera notre g�nome, elle nous reproduira � l'identique. Elle vaincra la mort et nous offrira l'immortalit�. Les Transhumanistes ou � immortalistes � �laborent une � ing�nierie du paradis �. Ce fantasme d'am�lioration de l'homme par la technique n'est pas nouveau. Un homme artificiel. Dans l'Antiquit� grecque, Hom�re l'�voquait d�j� dans le 18�me Chant de l'Iliade: le dieu boiteux des forgerons, H�pha�stos, construit une nouvelle armure � Achille, apr�s la mort de Patrocle. Une armure avec un bouclier digne de Star wars. Enfin il construit des robots! Nous �tions dans la mythologie, dans l'imaginaire et la fiction.

Mais au 21�me si�cle la science est dans le R�el, dans le champ des possibles. Elle est prise dans le mouvement de la pulsion, d'une pulsion particuli�re, la Toute Puissance. Elle n'est plus une berge contenante et rassurante, voire une berge inaccessible et imaginaire. La science est dans le flot pulsionnel, elle l'acc�l�re. Elle excite la fantasmatique humaine. Vous le voulez? Vous l'aurez! Tout �volue. Tr�s vite. Ainsi le dualisme de DESCARTES se transforme: le bin�me corps/�me devient un duo corps/machine. L'Homo prothesus sort du laboratoire. Mais la Toute Puissance ou le pouvoir ne signifient pas la ma�trise. Au contraire.

La Toute-puissance n'apparait pas que dans les techno-sciences. La philosophie p�remptoire peut y faire belle figure. Un exemple de Toute-puissance g�niale nous est apport� par Jean-Paul SARTRE. En 1948, il affirme avec l'assurance et l'aplomb du narcissique que �  Rien ne peut donner du dehors, de la douleur � la conscience �. L'homme est libre de souffrir ou de ne pas souffrir. L'approche existentialiste de la douleur laisse r�veur.


Intime et extime

La femme ouvre une autre voie de r�flexion. Le bouleversement est survenu au 20�me si�cle avec l'av�nement de la parole des femmes. L'�ducation, le travail, l'�galit� des droits civiques et civils, l'autonomisation financi�re, tout concourt � la mont�e de repr�sentations singuli�res, une s�miologie de genre, le monde des femmes en l'occurrence.

Quelles sont les cons�quences dans le champ m�dical qui anticipe d'ailleurs le champ politique? Des diff�rences r�elles. Je partirais d'une hypoth�se r�ductrice mais fonctionnelle. Il y a l'intime et l'extime. L'intime est d�finit: ce qui est le plus en dedans, le plus int�rieur, le fond de. En latin, intimus est rattach� � intus, d�calque du grec entos: l'int�rieur du corps, en retrait, en de��. Toujours en latin, l'extime signifie: plac� � l'extr�mit�, ce qui est au bout, le plus �loign�. L'�thymologie reste d'ailleurs obscure. Le mot ex-time a-t-il �t� form� comme son contraire, ex au lieu de in ? Sur le mod�le d' in-terne/ex-terne ? Quoiqu'il en soit, l'av�nement de la parole des femmes nous ouvre vers l'intime. Le monde int�rieur. Les hommes sont remarquablement plus � l'aise dans l'extime. Psychologie, communication indirecte et implicite, monstration du corps, cet univers autrefois plus cloisonn� fait irruption aussi dans le champ m�diatique. Avec de nouvelles d�clinaisons en cascade, la t�l�r�alit�, la presse people, la mode, les magazines sant� etc. L'intime est mis en sc�ne, exhib� naturellement.

Ceci �tant d�finit, je croise ces caract�ristiques comportementales et sexu�es avec une autre donn�e apparemment �trang�re qui est la suivante: depuis la seconde guerre mondiale, il persiste une �nigme �pid�miologique: pourquoi les chiffres de la d�pression, maladie essentiellement f�minine, explosent? Epid�mie? Souffrances? Conditions de vie difficiles? Drames humains? Et la question peut se r�p�ter � l'identique pour la douleur. Dans mon hypoth�se, douleur et d�pression n'auraient pas augment� en valeur absolue depuis 1945 car le monde occidental n'a jamais �t� autant pacifi�, le niveau de vie aussi �lev�, l'esp�rance de vie aussi longue etc. Mais le verbe des femmes exprime haut et fort la douleur physique et la souffrance morale. Un porte-voix fantastique. Les automutilations sont d'ailleurs bien plus fr�quentes chez les jeunes filles. L� encore, expression corporelle et f�minine d'une souffrance psychique.


La douleur de l'homme r�flexif

Autre piste issue des sciences sociales: la douleur chez l'homme r�flexif. L'homme r�flexif est l'homme qui r�fl�chit et qui agit. Il est le mod�le dominant en ce d�but du 21�me si�cle.

Tout d'abord petit rappel d'histoire. Apr�s Homo habilis, Homo erectus, Homo sapiens, nous arrivons � la doctrine Hippocratique au 4�me si�cle avant JC, de l'homme humoral (les 4 humeurs). Puis l'homme est chimique au 18�me (LAVOISIER), �lectrique au 19�me, inconscient au 20�me avec FREUD, collectif et pr�d�termin� avec MARX ou les structuralistes etc.

Maintenant l'homme est doublement dessin�: d'une part l'homo geneticus fruit des extraordinaires avanc�es de la g�n�tique et de l'espoir d'immortalit� induit par le clonage et d'autre part l'homo r�flexif. Le d�terminisme est �crasant pour l'homo geneticus. Au contraire la libert� est enti�re pour l'homme r�flexif. Apr�s l'homme inconscient de FREUD, l'homme r�flexif est un retour au sujet rationnel, qui raisonne, qui maximalise ses int�r�ts, qui, � partir de ses croyances et de ses pr�f�rences, choisit les options qui servent au mieux ses souhaits et ses d�sirs. Yves MICHAUD parle du court-termisme chez les adolescents, une strat�gie de libert� maximum � tout moment, tous les possibles sont ouverts; le t�l�phone portable renforce cette ind�termination h�doniste. Se monter des plans � court terme et si un plan ne marche pas, on en monte un autre. C'est la culture du zapping opportuniste. Les possibles se multiplient et les choix deviennent al�atoires tant les possibles sont innombrables, comme les morceaux de MP3 sur le lecteur. C'est la culture de la fonction shuffle (battre les cartes en anglais) ou du random (au hasard). Perdu dans la multiplicit� des possibles, la n�cessit� d'avoir des rep�res s'affirme et la demande de coaching prosp�re...

Revenons � notre individu rationnel, il agit, totalement conscient des moyens qu'il emploie pour parvenir � ses fins, nous sommes dans la rationalit� instrumentale. (Pour compl�ter les d�finitions, La rationalit� axiologique d�finit un sujet m� par des valeurs, des d�terminismes psychologiques, historiques, un sujet engag� dans la troisi�me voie, entre d�terminisme et rationalit�). Avec l'homme r�flexif, le sujet est au premier plan. Alors que le mod�le d�terministe marxiste dissout le sujet et �crase la libert� d'action au profit de la seule stricte �galit�, le mod�le rationaliste a la faveur des �conomistes, d�clinaison secondaire de l'homo economicus. En gros l'Egalit� est la priorit� du socialisme, et la Libert�, la priorit� du lib�ralisme.

Le mod�le de l'homo economicus vient bien sur de l'�conomie et il veut grignoter les sciences humaines et tout expliquer. Mais existe-t'il ce sujet enti�rement rationnel et transparent � lui-m�me? L'Homo economicus est par d�finition un �tre �conomique moyen, rationnel et calculateur, parfait mod�le cens� repr�senter des march�s potentiels. D'apr�s la th�orie, il est isol� et il ne fait que des choix rationnels pour maximiser ses gains, ses plaisirs, ses pr�f�rences. Mais contrairement � la th�orie de d�part, l'exp�rience nous montre qu'il est dou� d'�motions et influenc� par d'autres individus. La th�orie �tait parfaite mais l'humain vient encore glisser de l'impr�visible, de l'incompr�hensible. Damned. Le mod�le dysfonctionne, et les flops commerciaux se concr�tisent.

Une nouvelle science se d�veloppe: la neuro�conomie. Elle d�montre par exemple que dans une n�gociation contradictoire, l'agent peut avoir un comportement paradoxal: il ne cherchera plus � maximiser ses gains mais il voudra punir l'adversaire, et compenser ainsi sa frustration � une proposition jug�e ind�cente. Quitte � perdre, autant �vacuer mon agressivit� et d�truire l'autre, qui m'a m�pris�. Les deux adversaires vont s'entre-d�truire et se faire perdre avec une r�ciprocit� touchante. Il n'y pas que la strat�gie win-win (gagnant-gagnant) qui existe, il y a parfois le lose-lose (perdant-perdant). Le plaisir peut �tre dans la vengeance. La vengeance est un plat qui se mange froid. Mais au TEP Scan, �a chauffe: une r�gion particuli�re du cerveau, l'insula, s'allume beaucoup. Cette zone est associ�e au d�go�t et aux sensations n�gatives. L'�tat �motionnel guide donc la d�cision de l'homme �conomique. C'est un scoop. Quel sera le prochain mod�le th�orique de l'Homme? L'Homo juridicus tient la corde, casaque jaune toque bleue...

Mais poursuivons notre d�ambulation � travers le magasin des praxis: les psychoth�rapies cognitivistes font appel aux moyens et aux capacit�s de l'homme r�flexif. Les Th�rapies cognitivo-comportementales -TCC- s'inscrivent dans cette logique.

Et la douleur? Le traitement de la douleur doit r�pondre aux souhaits de ce sujet r�flexif, � sa demande d'optimisation de la non-douleur, au droit au plaisir, � la bonne sant� et � la jouissance. VOLTAIRE disait: J'ai d�cid� d'�tre heureux parce que c'est bon pour la sant�. Maintenant l'homme dit: J'ai le droit d'�tre heureux parce que c'est bon pour la sant�. L'autom�dication antalgique vient r�pondre dans l'instant � cette demande.

Deux cons�quences sont visibles � l'h�pital: la fr�quence des c�phal�es d'origine m�dicamenteuse avec hospitalisations pour sevrage des antalgiques, la moiti� des greffes de foie en Grande-Bretagne concerne des patients ayant eu une h�patite toxique au parac�tamol.


Compassion ou empathie: le choix des mots

La compassion vient directement du latin cum patior, et signifie souffrir avec. Son �quivalent en grec, est sympathie. D'o� vient l'empathie? Bonne question ch�re Dr Florence PORTET, l'empathie est invent�e en 1909, en langue anglaise, � partir de sympathie mais avec une nouvelle dimension, la profondeur. L'empathie introduit l'�prouv� en dedans, l'intime, la r�sonnance int�rieure. L'infl�chissement s�mantique est manifeste. Nous passons de la 2D � la 3D, du syst�me plan � la vision en relief, du Moyen-�ge � la Renaissance. D'une compassion latine catholique bien-pensante et distante, � un corps-�-corps du nouveau Monde. Le choix des mots.


Douleur, compassion et lien social: une question de philosophie politique

La compassion pose d�abord la question de l�humanit�. Qu�est-ce qui d�finit l��tre humain par rapport aux animaux par exemple? Aristote dit que l�Homme, c�est l�animal qui pense et qui parle : z�on logikon. Mais que faisons-nous des �tres qui ne parlent pas ou ne pensent pas ? Les autistes, les d�ments, les infirmes, les handicap�s�Sont-ils des Hommes ? Devons-nous les secourir?

Petite philosophie de la piti�: La question de la piti�, de la compassion est une grande question philosophique. Les sto�ciens puis SPINOZA, NIETZSCHE et Hanna ARENDT d�testent la piti�. DERRIDA �crit que le d�bat au sujet de la piti� est le grand d�bat contemporain. Dans un magnifique roman, Stefan ZWEIG nous avertit des risques de la � piti� dangereuse �.A l�origine le christianisme promeut ce soutien aux faibles et � la piti�. Le d�bat est ensuite explicite entre ROUSSEAU et VOLTAIRE. ROUSSEAU fait de la piti�, non seulement d�homme � animal mais d�animaux entre eux, le c�ur m�me des relations de vivants � vivants ; et il d�nonce la philosophie ou un certain type d�usage de la rationalit� comme deshumanisant ce rapport fondamental � la piti�. Le philosophe est celui qui va se raisonner pour laisser mourir un homme de faim sous sa fen�tre sans que cela l�emp�che de dormir. Bien que combattu par l�Eglise, DARWIN en est le plus proche dans sa d�fense des faibles. Il pense que la s�lection naturelle a s�lectionn� des comportements anti s�lectionnistes, des comportements hypersociaux. L��volution a s�lectionn� des instincts sociaux, des instincts de sympathie, qui peu � peu, se sont �largis aux infirmes, aux faibles, aux pauvres et jusqu�aux animaux. C�est � l��largissement du cercle de la compassion �.Jusqu�� quels animaux ? Les vert�br�s ? les mammif�res dont Freud disait qu�ils ont en commun avec nous la terrible c�sure de la naissance.

La culture de l'anesth�sie pose la question du lien social, de son �volution du collectif vers l'individualisme, et du d�placement des nouvelles compassions.

Au d�part, la douleur est une exp�rience solitaire, elle ne se partage pas, elle exprime l'individuel par excellence. Cependant le cri de douleur est probablement le plus fort signal que l'homme soit capable d'�mettre et pas seulement en d�cibels. La douleur fait donc partie des moyens de communication de l'esp�ce, communication du monde des vivants, tant dans le r�gne animal que dans le r�gne v�g�tal.

La douleur peut donc se partager et d�clencher de l'�motion chez l'autre. Le si�ge de l'empathie a m�me �t� localis� dans le cerveau, sur le girus cingulaire ant�rieur, � proximit� imm�diate de la projection corticale de la douleur. Cela explique que quand autrui vous raconte ou vous exprime sa douleur, nous pouvons imm�diatement la ressentir dans notre corps, une sorte de transitivisme. � Celui qui parvient � se repr�senter la souffrance des autres, a d�j� parcouru la premi�re �tape sur le difficile chemin de son devoir � explique Georges DUHAMEL, chirurgien pendant la guerre 14-18 puis �crivain.

Les neurosciences ont �clair� la capacit� d'attribution ou th�orie de l'Esprit, qui survient vers l'�ge de 4-5 ans. L'enfant peut se repr�senter les �tats mentaux de l'autre et leurs diff�rences avec les siens. Le petit d'homme est le seul primate qui peut traiter les �tats mentaux intentionnels de l'autre. C'est un lien intellectuel. Dans un second temps, il peut ressentir de l'empathie voire de la sympathie, c'est-�-dire un lien �motionnel � l'autre. L'autre comme soi-m�me. L'empathie apparait tr�s t�t chez le nouveau-n�: � la cr�che, si un b�b� pleure, les autres vont suivre! Si nous supprimons la douleur, nous �voluons vers une culture de l'anesth�sie, qui chemine vers l'individualisme. Si tu as mal, ouvres donc ta pharmacie, choisis et avales les m�dicaments n�cessaires, mais ne me d�ranges plus. La souffrance de l'autre bouscule maintenant notre bien-�tre. Et les compassions -cum patior=souffrir avec- se d�placent.

Devant l'importance des dons pour le t�l�thon, le tsunami, les restos du coeur, l'attention port�e au climat, aux SDF, certains �voquent � la vague compassionnelle �, ou � la d�mocratie compassionnelle �. Mais en r�alit�, si ces campagnes prennent et que d�autres, comme le Darfour, ou les victimes du tremblement de terre au Cashmere, ne prennent pas, si tant de gens continuent de mourir du paludisme, de la bilharziose, de la faim, de la mis�re, de la dictature de par le monde, c�est que nos soci�t�s ne sont compassionnelles que par �go�sme. Les maladies g�n�tiques et le Sida touchent les riches comme les pauvres. La pr�carit� peut toucher chacun d�entre nous et le tsunami a concern� des touristes occidentaux en grand nombre. Le climat ne nous concerne que depuis que nos zones temp�r�es sont menac�es de temp�ratures dont souffrent des milliards d�hommes depuis des si�cles.

Il faut vivre avec cet �go�sme g�n�ralis�, et tenter d�en faire une source d�altruisme int�ress�(2). Une g�n�rosit� �go�ste.

La douleur physique n'entraine pas une grande compassion. Un Algothon ne marcherai pas. La souffrance morale du pauvre, du ruin�, du malade, du bl�ss�, ouvre � plus de compassion et d'empathie. Comme on mesure la douleur avec l'�chelle de la douleur, on pourrait mesurer la compassion. Et rendre ainsi transcendant, c'est-�-dire mesurable, une exp�rience intime immanente, non mesurable.


Souffrance et victime

La souffrance revient au premier plan en sociologie et comme pr�occupation de la philosophie morale. Depuis dix ans une nouvelle th�orie de la souffrance voit le jour (6). La simplification est en route.

Si je souffre, c�est qu� � on � me fait souffrir. � On � �videment ce ne peut pas �tre moi-m�me ! Mais qui donc alors ? R�ponse : la soci�t�, le sup�rieur hi�rarchique, le conjoint, le bourgeois, le blanc, le noir, le moustachu, l�autre etc. Parfois il y a cumul des mandats : un conjoint multicolore moustachu sup�rieur hi�rarchique et acteur social. Le raisonnement devient binaire, avec d�un cot� les m�chants forc�ment pervers et de l�autre les gentils forc�ment victimes innocentes. Michel SCHNEIDER dit avec lucidit� que � La plainte est la forme douce et socialis�e de la haine �.

Les raisonnements binaires sont dangereux car ils postulent l�existence de bouc-�missaires. Les conceptions binaires et manich�ennes peuvent ouvrir au totalitarisme. Il suffit de relire l�Histoire.

Prenons l�exemple du harc�lement moral. Bon garde-fou des relations sociales au d�part, il tend � une psychologisation des relations au travail et � l�emprise d�une vision binaire moralisante, excluant toutes ambig�it�s et complexit�s des rapports humains. Il a surf� sur la vague compassionnelle et son principal acteur: la victime dont la parole devient sanctifi�e. L�autre est le mauvais objet � l�origine de ma souffrance et de mon mal-�tre. C�est simple et efficace. Il n�y a plus � se poser de question sur mon inconscient, mes propres dysfonctionnements, mes interactions avec l�autre, la question de l�alt�rit� au fond.

La projection, m�canisme infantile d�crit par FREUD, est tr�s utilis�e dans la parano�a. La projection est la colonne vert�brale de ce raisonnement binaire.

Et jouir tout en culpabilisant l'autre, n'est-ce pas le ravissement pervers?

Depuis dix ans, le succ�s de la victimisation participe au r�tr�cissement d�une pens�e sociale obnubil�e par la domination. C�est une sociologie unidimensionnelle. Elle tourne le dos au point de vue sociologique de la Tradition, les Emile DURKHEIM Marcel MAUSS ou Max WEBER, dont le c�ur de la recherche �tait le sens de l�ensemble et de sa complexit� : la soci�t� comme monde. Maintenant le mot � social � est appliqu� partout. Un mot fig� qui r�tr�cit toutes les dimensions de la vie humaine sur la violence r�elle ou symbolique et abandonne le souci du monde. Ce souci �tait pourtant une des composantes philosophiques majeures de la grande tradition sociologique. Aujourd�hui la soci�t� n�existe pas puisqu'elle est faite pour �tre chang�e.

N�anmoins plusieurs questions restent en suspens : d�o� vient la valorisation de la victime et pourquoi ce besoin de reconnaissance de la souffrance ?


Egalit�: de Tocqueville � l'analg�sie

Il existe trois sortes d'�galit�: l'�galit� formelle, l'�galit� r�elle et l'�galit� des conditions.

D�abord l��galit� de forme : nous sommes tous �gaux en droits, politiques ou civils, avec -en th�orie- une �galit� des chances. Ensuite l��galit� r�elle : les marxistes disent que l��galit� formelle est un trompe-l��il invent� par la bourgeoisie, et qu�en r�alit� les in�galit�s sont r�elles dans l�acc�s aux �tudes, au travail, au patrimoine, aux opportunit�s de la vie. Enfin TOCQUEVILLE d�finit la troisi�me �galit� : l��galit� des conditions.

Dans le second tome de De la d�mocratie en Am�rique, il �crit que l'�galit� des conditions est synonyme de d�mocratie, elle suppose l'absence de castes et de classes sociales, mais sans suppression de la hi�rarchie sociale. L'�galit� des conditions se red�finie sans cesse et ne peut se dissocier de la dynamique sociale. Mais plus que d'�galit�, il faut parler d'�galisation dans la perspective de l'ordre social d�mocratique. Tocqueville l'illustre � travers la relation �tablie entre un ma�tre et son serviteur dans la soci�t� d�mocratique par rapport � celle qui r�gne dans la soci�t� aristocratique. Dans les deux cas il y a in�galit� mais dans la soci�t� aristocratique elle est d�finitive alors que dans la soci�t� moderne elle est libre et temporaire. Libre car c'est un accord volontaire, que le serviteur accepte l'autorit� du ma�tre et qu'il y trouve un int�r�t. Temporaire parce qu'il y a le sentiment d�sormais partag� entre le ma�tre et le serviteur qu'ils sont fondamentalement �gaux. Le travail les lie par contrat et une fois termin�, en tant que membres du corps social, ils sont semblables. Les situations sociales peuvent �tre in�galitaires. La hi�rarchie s'�tablit en fonction des comp�tences. Autrefois l'aristocrate dominait alors qu'il n'avait souvent aucunes comp�tences. Ce qui compte c'est l'opinion qu'en ont les membres de la soci�t� : ils se sentent et se repr�sentent comme �gaux. C�est donc un sentiment, un fait culturel, une attitude mentale qui fonde l'homme d�mocratique.

Ce souci �galitaire est d'ailleurs ant�rieur au processus d�mocratique, la�que et r�publicain. Il vient tout simplement de la religion. Sous les dieux, il y a les hommes. Ils doivent �tre �gaux.

L'autre intuition g�niale de Tocqueville est que le processus �galitaire est in�luctable, inexorable dans le mouvement historique mondial. � Le d�sir d'�galit� devient toujours plus insatiable � mesure que l'�galit� est plus grande �. Il domine le souhait de libert�.

Dans ce processus �galitaire, l'acc�s aux soins, la bonne sant�, l'obligation de r�sultats deviennent des enjeux de sant� publique.

Mais si nous poussons au plus loin la question: devons-nous �tre �gaux devant le bonheur? L'Etat doit-il intervenir dans ce sens? Les grandes causes nationales de lutte contre la douleur par exemple s'inscrivent dans un souci �galitaire. Le processus �galitariste peut mener � l'analg�sie individuelle, avant l'anesth�sie collective. Il est �tonnant de constater que les deux extr�mit�s de la vie, la naissance et la mort, se d�roulent de plus en plus sous anesth�sie: 60% de p�ridurale � l'accouchement, et la g�n�ralisation des morphiniques en soins palliatifs. Certes l'anesth�sie de la parturiante n'est pas l'anesth�sie du nouveau-n�. C'est vrai, mais j'avance que prochainement, le nouveau-n� sera aussi anesth�si�, pour �viter un � traumatisme de la naissance �. Le seul obstacle est, pour l'heure, technique. Les produits actuels peuvent entrainer un arr�t respiratoire. Lorsque cette difficult� sera contourn�e, une substance d�couverte, l'anesth�sie du b�b� sera lanc�e. Naissance, mort, et le reste de la vie? Panem et circenses, de la t�l�r�alit� et du foot, pour endormir les masses. Nous dormirons rassur�s et heureux dans les bras accueillant de BIG MOTHER.

Alors qu'est-ce que la r�alit�? Nous sommes, nous humains, dans ce que j'appelle le complexe de Sh�h�razade: nous nous racontons des histoires pour ne pas mourir, pour ne pas penser � la mort. Toujours de nouvelles passions, de nouveaux projets, de nouveaux achats, de nouvelles consommations. Mais parfois le R�el vient surgir comme une claque ou un coup de poing. Il brise notre histoire, notre r�ve, notre petit bonheur individuel et d�mocratique.

Tocqueville avait soulign� les dangers de la d�mocratie: le conformisme, la moyennisation, l'Etat pourvoyeur de bien-�tre, une �galit� mais sans libert�. Attention, je ne souhaite pas invalider la d�mocratie ou les objectifs gouvernementaux de lutte contre la douleur. Je souhaite juste �clairer un lien entre la mise en oeuvre de grands travaux de sant� publique et leurs possibles fondements sociopolitiques.

Mais au fond la question du bonheur n'est d�j� plus une lutte contre la simple douleur, cette sensation d�sagr�able, mais une lutte contre la souffrance. Nous avons en magasin des m�dicaments antidouleur mais pas encore antisouffrance. Quoique...


Fais-moi mal Morphine, fais-moi mal: voyage au bout de la nuit opio�de

La morphine est l'antalgique le plus puissant. Elle est employ�e par les hommes depuis des mill�naires, sous forme d'opium extrait du pavot, papaver somniferum. Les sum�riens la qualifiaient de plante de joie. D'apr�s les neurobiologistes, la joie est la cons�quence d'une d�charge massive de dopamine. Quant ARISTOTE d�finit le t�los (sens de la vie dans la M�taphysique) comme la recherche du bien-�tre et du bonheur, il d�finit un t�los impr�gn� de dopamine...La neurobiologie ouvre � une relecture de la m�taphysique...La morphine stimule la dopamine par effet interm�diaire inhibiteur sur le syst�me Gabaergique inhibiteur de la dopamine. Une double inhibition �gale une stimulation. - - = +.Simple. La dopamine est euphorisante. Nous constatons l'effet central de la morphine. Mais dans la douleur chronique, nous nous apercevons que la morphine est parfois inutile et m�me dangereuse dans 80 % des cas. Apr�s une ru�e vers la morphine, soutenue par la Raison d'Etat et ses nobles causes, une attitude critique doit advenir. La morphine peut accentuer la douleur chronique! Plus vous prendrez de la morphine, plus vous aurez mal et plus vous augmenterez les doses. Les toxicomanes connaissent bien ce ph�nom�ne. Nous hospitalisons de plus en plus souvent des patients douloureux chroniques au Centre d'Etude et Traitement de la Douleur du CHU de Montpellier, pour sevrage aux morphiniques. Comment expliquer ce paradoxe? La morphine abaisse le seuil de la douleur par tout un tas de m�canismes c�r�braux des opio�des.

Il n'y a pas perte d'efficacit� pharmacologique de la morphine mais il y a une diminution du seuil de sensibilit� � la douleur avec hypersensibilit�. Le glutamate, via les r�cepteurs NMDA, joue un r�le essentiel dans l'hypersensibilit� susceptible de faire le lit de douleurs chroniques. Les opio�des, via leur action sur les r�cepteurs NMDA, sont responsables de ces ph�nom�nes de sensibilisation du SNC. Ainsi la k�tamine, antagoniste des r�cepteurs NMDA, limite la sensibilisation du SNC � la douleur. (Mais la k�tamine, cousine du LSD, peut entrainer des hallucinations, nous en limitons nos prescriptions).

Alors que se passe-t' il? Des ph�nom�nes de plasticit� c�r�brale sont � l'oeuvre en permanence. Le nombre de r�cepteurs n'est pas quantitativement et qualitativement fixe. Il varie sans cesse. Le r�cepteur c�r�bral n'est pas une unit� organique mais une unit� fonctionnelle � nombre variable selon les circonstances. Ceci est valable pour les r�cepteurs � la morphine comme probablement � d'autres mol�cules (benzodiaz�pines?) ou d'autres neurom�diateurs. D'un c�t� la morphine calme la douleur mais de l'autre, elle augmente et stimule les r�cepteurs au glutamate qui eux augmentent la douleur. Et ces r�cepteurs -comme les oisillons dans le nid- vont crier famine. Ils vont g�n�rer de la douleur etc. Par exemple quand j'ai tr�s mal en post-op�ratoire, ce sont ces m�mes r�cepteurs NMDA qui flambent par plasticit� neuronale, stimul�s par la chirurgie, l'inflammation. Et si le m�decin -par automatisme syst�matique et irr�fl�chi- me rajoute de la morphine, elle va aussi stimuler ces r�cepteurs et j'aurais encore plus mal et surtout si les doses de morphine sont �lev�es! L' enfer est pav� de bonnes intentions...disait Saint-Bernard au XII�me si�cle.


Tranquillos et Thanatos, l�Ubris et la Dik�

Imaginons l�avenir de la douleur dans 2 ou 3 si�cles. La partition du monde va s�accentuer. D�un cot� les d�mocraties calmes et s�cures, o� le niveau de vie sera �lev�, l��ducation et la sant� seront d�velopp�es. Ces pays couvriront une g�ographie regroupant l�Europe, l�Asie et l�Am�rique du nord. La tranquillit� sera la r�gle, la Dik� de nos philosophes grecs, la loi sage, l��quilibre. Tranquillos r�gnera. La douleur sera anesth�si�e. No pain. No never no more. Exit la douleur. De l�autre cot�, les convulsions d�un monde en devenir, l�excitation, la violence, les attentats, la guerre et son cort�ge de souffrance, la mort : Thanatos ou l�Ubris de l�Antiquit�. L�Ubris est la d�mesure, la folie, le chaos. Dans ce monde, la douleur sera exacerb�e, revendiqu�e comme preuve de foi ou de martyr, comme preuve de pouvoir et de puissance, de violence ou d�insensibilit�. Les continents africain, latino-am�ricain et le monde arabo-musulman seront repr�sentatifs de ce fleuve.

La m�tapsychologie freudienne �tait articul�e autour de deux pulsions, Eros et Thanatos. Elle se transformera dans un monde bipolaire, en deux entit�s topographiques : Tranquillos et Thanatos. Raisonnement simpliste jusque l�. Nuan�ons l�affaire. L��lite dirigeante du monde Dik� refusera l�anesth�sie. Panem et circences, du pain et des jeux pour le peuple tranquille et vieillissant, mais conscience et ma�trise de soi, pleines sensations quelles qu�elles soient pour les leaders, les vrais ma�tres. Pour NIETZSCHE, la douleur est une excitation � la puissance : � l�excitation de la sensation de puissance est caus�e par un obstacle. Ainsi dans tout plaisir la douleur est enclose. � ; La douleur est aussi un signe de dignit� dans l��preuve. A l�inverse, dans l� � Ubrisland �, il y aura certes de la souffrance et de la mort, mais �galement un jaillissement de d�sir, de f�condit�, de vie.


Imagerie c�r�brale et douleur

La douleur se projette dans le cerveau au niveau de deux zones principales : le girus cingulaire ant�rieur et l�Insula. Juste � cot� de la zone de la douleur sur le girus cingulaire ant�rieur, se trouve la zone de l�empathie, ou compassion. Les racines de l'humanisme. Etonnant ? Non car les hypoth�ses issues de la s�lection naturelle selon les th�ories de DARWIN, tendent vers un duo indissociable douleur/ empathie. Notre douleur serait le corollaire de notre empathie. La majorit� des humains ressentent de la douleur et de la compassion. L�empathie est diff�rente selon le genre, elle est plus intense chez les femmes. Les indiff�rents (schizophr�nes, autistes, psychopathes, pervers) sont finalement peu nombreux. La s�lection naturelle a privil�gi� les comportements sociaux, d�aide aux d�munis et aux faibles. Mais la douleur est dans le package g�n�tique. C'est ainsi.

Dans une �tude en 2009, une �quipe japonaise d�couvre � l'IRM fonctionnelle, que le sentiment d'envier autrui allume une zone superposable � celle de la douleur physique, le cortex cingulaire ant�rieur dorsal (ACC). La douleur de l'envie. Les participants ont lu des informations concernant des personnes cibles, caract�ris�es par des niveaux de d�tention et possession sup�rieurs � eux. Derri�re l'envie, il faut lire la jalousie. Nous pouvons revoir ce magnifique portrait de Th�odore G�ricault � la monomanie de l'envie �, et imaginer la zone c�r�brale en action. Si nous �prouvons du plaisir face au malheur d'autrui, petit sadisme quotidien, la Schadenfreude en allemand, le striatum ventral est activ�, lieu de la gratification. Et ces deus r�gions sont encore plus stimul�es quand la personne envi�e est dans le malheur. Supr�me d�lice, vraie gratification. La jouissance est l�. Les preuves de liens entre comportements sociaux et douleur se renforcent. Nous pourrions explorer cliniquement par un autoquestionnaire pointu, la pr�valence de l'envie et jalousie d'autrui chez les douloureux chroniques.

Ainsi le v�ritable enjeu du futur sera de concilier une culture de l�antalgie syst�matique, incontournable sur le plan �thique mais individualiste dans ses cons�quences, et la p�rennit� de l�empathie c�est-�-dire du lien social, de l�humanisme. Concilier l'individualisme et la d�mocratie, concilier le singulier et le pluriel.

Que se passe-t�il dans la t�te d�un chirurgien de guerre, qui doit choisir quel bless� op�rer en priorit� sur le champ de bataille, au risque de laisser mourir les autres? Dans une publication 2008, des neurobiologistes de l�Illinois d�couvrent que deux r�gions distinctes du cerveau sont activ�es pour trancher ce dilemme �thique entre rationalit� et affectivit�. Le Putamen est activ� pour privil�gier le rationnel et l�efficacit�. L�Insula est activ�e pour l�affectif. Le Putamen est-il masculin quand l'Insula est f�minine? Le putamen est-il de droite et l'insula de gauche? L��tude a port� sur les m�decins militaires am�ricains � Bagdad en 2006. Et la plupart du temps, m�me dans des situations cruciales, c�est�l��motion qui l�emporte.

Autre r�sultat de l�imagerie, notre contr�le de la douleur vient de la r�gion pr�frontale du cerveau. Bien qu��loign� en distance, le lobe pr�frontal agit sur les neurom�diateurs de la douleur dans le tronc c�r�bral. Calmer sa douleur c�est activer son lobe pr�frontal. Pas �tonnant, c�est le si�ge de l�imagination, et rien de mieux que de fantasmer sur l�agr�able pour �loigner la douleur. Une �tude (non publi�e) du Professeur Ir�ne TRACEY � l'universit� d'Oxford, d�montre de mani�re solide que les catholiques croyants ressentent moins la douleur que les ath�s. La foi stimule la r�gion pr�frontale qui inhibe les centres de la douleur du tronc c�r�bral et des voies descendantes. La religion prot�ge de la douleur chronique, comme de la d�pression d'ailleurs. Ainsi le dolorisme catholique avait peut-�tre en r�alit� un effet protecteur contre la douleur! Sanctifier la douleur, c'est s'en prot�ger.

O� est la m�moire de la douleur ? La douleur est encod�e dans l�insula, et probablement m�moris�e dans l�hippocampe, lieu de la m�moire. Pas encore lieu de m�moire.

Dans la douleur chronique, comme dans la fibromyalgie ou l�addiction �thylique, on constate la perte de 20-25% de la substance grise du cortex frontal, c�est-�-dire des neurones. A m�diter.


Douleur et Islam

Le Coran se d�marque de la culture jud�o-chr�tienne sur plusieurs points:

Le temps humain est assujetti au temps divin, car Allah est l�Omniscient, le Tout Puissant qui d�finit le temps et sa marche. Et le temps des hommes ? Le temps du progr�s humain ? Quelle place ont-ils ? L�Islam est une religion tourn�e vers l�avenir, plus pr�cis�ment vers l�Au-del�. Le pass� ne l�int�resse pas.

L�esp�rance de l�Au-del� offre au croyant une �mancipation de son angoisse existentielle, de ses doutes. Le d�tachement du kamikaze qui se fait exploser dans un messianisme guerrier, est sous-tendu par l�id�e du paradis. Le musulman est lib�r� de la crainte de la mort. La vacuit� devient une libert� suppl�mentaire. Le temps de l�Histoire scientifique est remplac� par le temps de la proph�tie, rivi�re perp�tuelle dont le seul h�ros est Muhammad.

Le p�ch� originel et la culpabilit� n�existent pas. Le p�ch� originel d�Adam et Eve est pardonn�. Pour vivre sur terre, l�homme a un statut d'auxilliaire de Dieu. Par ce statut, le parcours de l�homme sur terre est de m�riter un paradis qui lui avait �t� octroy� mais qu�il devra regagner par ses bonnes �uvres sur terre.

Le musulman peut se projeter plus facilement dans un paradis s�cure et accueillant. Il ira, c'est certain. Les flammes de l�Enfer sont pour les autres, les hommes sans Dieu.

Si les juifs attendent l�arriv�e du messie, les chr�tiens attendent le retour du messie, les musulmans chiites esp�rent la venue de l�Imam cach�, le Mahdi, le 12�me Imam, pour instaurer la justice et la paix. Le musulman sunnite n�attend personne, il est attendu par Allah. Il peut r�ver aux d�lices qu�il trouvera au futur jardin du paradis.

Devant la maladie, les hommes sont �gaux. Personne n��chappera � sa destin�e. Si Dieu envoie des maladies sur terre, Dieu a aussi pr�vu le rem�de. L�Islam recommande le calme, une esp�ce de sto�cisme devant l��preuve, la souffrance et m�me la mort. Il incite � la patience, � l�endurance et � la soumission devant l�adversit� ou le mal. Le musulman ne doit pas se r�volter. Le bien, le mal, la vie et la mort sont des d�crets de Dieu. En assumant la souffrance, la douleur, le croyant manifeste sa foi. L��tre humain qui souffre se rapproche de Dieu. La douleur en interpellant la foi, la rend plus vive, la rend plus pr�occup�e de se rapprocher de Dieu notamment dans les phases ultimes de la vie. Il y a un discours sto�cien par rapport � la douleur ; le Coran dit : Cherchez du secours dans la patience et la pri�re. En v�rit� Dieu est avec ceux qui endurent.

La signification de la douleur n�est connue que d�Allah et il est interdit sous pr�texte d�une douleur intense d�attenter � sa vie ou � celle d�autrui. Ni suicide, ni euthanasie. La mis�re supr�me et la douleur �ternelle est le sort de l�homme sans Dieu. C�est la damnation. Le Coran dit : La vie �ph�m�re n�est qu�illusion de jouissance (Sourate 62, Verset 20).

Le mal, la souffrance et le d�sespoir ne sont donc pas des notions fondamentalement coraniques. La douleur proprement dite ne r�clame pas d�attitude particuli�rement compassionnelle. La notion de compassion dans l'Islam est ailleurs, elle est repr�sent�e par le concept de Zak�h: un bon musulman doit faire preuve de charit� et d'attention envers les pauvres. Faire le je�ne lors du Ramadan peut symboliser la solidarit� envers les �tres qui souffrent de faim ou d'autre chose.




Douleur et juda�sme

Depuis les temps anciens, il ya toujours eu beaucoup de m�decins juifs, car la profession a �t� une des rares activit�s tol�r�e pour les juifs et parce que les sciences sont essentielles dans la conception juive du monde. Dans la Torah, si un juif ne doit pas vivre dans un endroit sans m�decin, cependant il ne doit pas mettre toute sa confiance dans le m�decin. La maladie est une manifestation de Dieu afin que l'homme prenne conscience de ses fautes par le corps ou l'�me. Le juif ne croit pas en Dieu, il croit Dieu. Il ne parle pas de Dieu, il parle � Dieu. Et c�est dans le cadre de ce dialogue qu�il peut interpeler Dieu, voire le mettre � l��preuve. Attitude singuli�re dans l�histoire des religions, o� la soumission totale est de r�gle.

La souffrance se dit en h�breux yissurim. Le mot signifie �galement ch�timent. Le juda�sme autorise donc un dialogue entre le croyant et Dieu ; ce dialogue peut aller de la plainte, du g�missement, de l�interpellation jusqu�� la r�bellion. Le livre de Job est une bonne illustration de cette dialectique. Plus en profondeur, Job pose cette question in�dite : Dieu peut-il vouloir le malheur, la douleur et la souffrance des hommes ? La shoah en fut l'illustration r�cente.

Le juda�sme proscrit l�asc�se et la mortification. La douleur auto-inflig�e n�a aucun sens. Toute douleur doit �tre apais�e et trait�e.

Les cohanim, pr�tres du Grand temple, �tendaient cette r�gle humaine aux animaux : il fallait tuer l�animal du sacrifice, sans le faire souffrir.

La circoncision, Brit milah, depuis Abraham symbole d�alliance avec Dieu, doit �tre effectu�e � 8 jours, et si possible sans douleur.

Si une femme a trop souffert lors d�un accouchement, elle peut �tre autoris�e � utiliser une contraception. Fait rare dans l�histoire des religions qui promeuvent de pr�f�rence la natalit�.

La famille doit entourer et soutenir l'homme souffrant. Il ne peut rester seul dans l'isolement et le d�nuement. Depuis 3000 ans, l'histoire du peuple juif et les souffrances endur�es, �clairent bien sur le refus de la douleur par l'�tayage familial et communautaire. Le ph�nom�ne diasporique accentue la pr��minence du lien social intrafamilial.

La douleur ne peut donc �tre ni une punition, ni une r�demption. Elle doit �tre combattue sans complaisance.

Curieusement, la valorisation contemporaine de l�antalgie, suite � la seconde guerre mondiale, d�note une juda�sation et une protestantisation de la m�decine, en r�alit� une influence nord-am�ricaine, qui d�laisse les vieilles attitudes grecque sto�cienne et catholique. Depuis 1957 avec Pie XII, l'Eglise catholique soutient le traitement de la douleur. Il �tait temps.

Work in progress. Affaire � suivre Inspecteur...




Bibliographie:

(1) Geoffrey WOODS, Institut de recherche m�dicale de Cambridge, Nature, 14 d�cembre 2006
(2) Jacques ATTALI
(3) R�gis DEBRAY, Aveuglantes Lumi�res, Gallimard, 2006
(4) Antonio R. DAMASIO, L'erreur de Descartes, Editions Odile Jacob, 2001
(5) Olivier REY, Une folle solitude : le fantasme de l'homme auto-construit, Seuil, 2006
(6) Caroline ELIACHEFF, Dominique SOULEZ-LARIVIERE: Le temps des victimes, Albin Michel, 2006


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